SORTIR : Vous êtes Doctor Honoris Causa de l’Université de Lille depuis 1996, quels sont vos rapports avec notre région ?
Anthony Caro : J’aime beaucoup la France et je suis souvent allé à Paris, mais mon français est si mauvais que je n’ai jamais eu la chance de connaître des artistes français et je n’avais jamais pu participer à la culture française comme je l’ai fait depuis que j’ai commencé ce projet et que j’ai pu dire aux français autre chose que « l’addition s’il vous plaît » !
Avez-vous déjà eu une expérience similaire d’intervention dans une église ?
A.C. : Certainement pas et je pense que bien peu d’artistes ont cette chance. C’est l’opportunité d’une vie et j’en suis très reconnaissant.
Quelle a été votre première impression quand vous avez découvert l’église de Bourbourg ?
A.C. : Le chœur était complètement séparé de l’église. Il y avait un grand mur de briques entre la nef et le chœur. Des gravats recouvraient le sol du chœur et les murs étaient étayés par des poutres de bois. J’ai pu tout de même voir que l’espace était inspirant, mais c’était une ruine.
Ce sont les qualités architecturales du lieu qui vous ont séduit ?
A.C. : Oui, je pense que l’élévation a été déterminante et c’est pour cette raison que j’ai décidé de construire des tours sur lesquelles on pourrait monter et faire l’expérience des voûtes gothiques à partir de différentes perspectives. De plus, quand le mur fut détruit et que l’espace s’ouvrit, je découvris soudain que la lumière y était très belle et très intéressante. La nef est très sombre et c’est la lumière du chœur qui illumine le lieu. C’est pour cette raison que j’ai appelé cette œuvre « Le chœur de lumière ».
Est-ce que le poids de la longue histoire du lieu et sa mémoire a été un défi difficile à relever ?
A.C. : Pas une difficulté, c’était quelque chose qu’il fallait prendre en compte dans le travail. Je respecte beaucoup l’architecture du lieu et sa place dans cette ville.
Quand j’ai commencé à réfléchir à ce que je ferais dans les niches, j’ai pensé à la guerre, parce que toute cette région a tellement souffert de la guerre tout au long de l’histoire, mais c’est l’archevêque de Lille qui m’a dit qu’il serait mieux de regarder vers l’avenir et l’espérance plutôt que vers le passé et le désespoir. C’est pour cette raison que j’ai travaillé sur la création et l’eau.
Quelles relations vos sculptures entretiennent-elles avec l’architecture ?
A.C. : Je pense que quand la sculpture arrête de faire référence à la figuration, elle n’a plus de maison, elle essaye alors de trouver sa légitimité dans la peinture ou l’architecture. Elle pourrait tout aussi bien se chercher dans le cinéma, la vidéo ou d’autres choses, mais dans les années 80, je me suis intéressé au dialogue entre l’architecture et la sculpture. J’ai fait à ce moment-là des « sculptarchitectures », c’était une plaisanterie… mais c’était des sculptures !
Pourquoi avez-vous abandonné ces dernières années l’abstraction pour revenir à la figure ?
A.C. : Je n’ai pas abandonné l’abstraction et je l’aime toujours autant, mais je sens que le combat pour faire triompher l’abstraction a été gagné et que nous sommes maintenant libres d’aller où nous avons envie, dans des directions qui nous étaient auparavant interdites. J’aimerai élargir le champ de la sculpture dans des directions différentes, mais mon premier amour est toujours l’abstraction.
Que vous a appris l’art ancien ?
A.C. : Un haut niveau d’exigence et une constante stimulation. Quand vous allez en Inde, à Mexico ou en Afrique, vous êtes surpris par toute cette inventivité et c’est fantastique ! Mon premier Donatello fut une révélation.
Quels sont vos matériaux de prédilection ?
A.C. : J’aime beaucoup travailler avec l’acier. Je le connais bien et il fait ce que je veux. J’ai aussi beaucoup de plaisir
à travailler le cuivre, le bronze. L’argile est très différente, c’est un matériau qui réagit spontanément, vous le touchez une fois, très bien, vous le touchez une deuxième fois et vous gâchez tout.
Chaque matériau a ses avantages et ses inconvénients. Le papier est aussi un bon matériau pour la sculpture. J’essaye de trouver ce que chaque matériau peut m’offrir.
Comment avez-vous déterminé le programme iconographique de Bourbourg ?
A.C. : C’est l’archevêque qui voulait mettre dans le chœur un baptistère ce qui faisait naturellement de l’eau un des thèmes principaux. J’ai travaillé sur la création, sur l’idée des merveilles du monde, de la mer et des rivières et de tout ce qui vient de l’eau. Nous-mêmes venons de l’eau …
Est-ce que le cercle joue un rôle important dans votre œuvre ?
A.C. : Dans cette église, oui. Parce que les tours encerclent les piliers et que le baptistère est rond. Mais c’est un peu le hasard… Peut-être cela a t-il quelque chose à voir avec la déambulation, la circulation.
Le mur de verre qui sépare le chœur de la nef fonctionne comme un jubé contemporain ?
A.C. : Il y a ici une église et deux espaces. Au début j’avais pensé conserver le mur de briques d’origine, ensuite j’ai imaginé un écran en bois sculpté parce que récemment, l’église a décidé que les prêtres pendant la messe ne tourneraient plus le dos aux fidèles en regardant l’autel. La question d’un nouveau chœur et de sa fonction restait posée. Je pense que cet écran translucide a résolu le problème. Nous avons maintenant un seul bâtiment, avec une lumière et des points de vue différents.
Auriez-vous répondu présent si on vous avait demandé d’intervenir dans un temple bouddhiste ou une mosquée ?
A.C. : Je pense que oui. Il y aurait un problème avec la mosquée qui n’accepte pas les images figuratives et je ne connais pas grand-chose au bouddhisme, mais je l’aurai aussi fait dans un temple hindou ou une synagogue. C’est une question d’appréciation et de respect pour le monde qui nous a été donné, hors de toutes considérations sur les religions.
Que répondrez-vous quand on comparera inévitablement votre chapelle de Bourbourg à celle de Matisse à Vence ?
A.C. : Je serai très flatté et cela serait pour moi un grand honneur. J’aime beaucoup le travail de Matisse.
Propos recueillis par Françoise Objois à Bourbourg le 18 septembre 2008

